|
 Jean-Pierre GIRAN nous livre son analyse sur les causes et conséquences de la crise actuelle.
Vive le libéralisme selon Schumpeter ! Décidément, les français ont la mémoire courte. Il a suffi du comportement irresponsable de quelques banques sous le regard distrait ou indifférent de quelques dirigeants pour qu'ils se mettent à adorer ce qu'ils brulaient hier avec volupté. Les 35 heures ne seraient-elles plus un carcan, le colbertisme une erreur, les nationalisations un archaïsme ? A la mode d'un libéralisme à l'américaine où l'on se devait de célébrer la propriété pour chacun, la légitimité de toute richesse et le droit, sinon le devoir, de jouir sans entrave a succédé la tentation socialisante, la chasse aux patrons le culte de l'Etat. Jugeraient-ils donc que Charles Dunoyer souffrait de dyslexie lorsqu'il écrivait dans La liberté du travail en 1845 : « Quand l'Etat fait le mal, il le fait bien ; quand il fait le bien, il le fait mal ». Ces têtes à queue idéologiques discréditent leurs auteurs plus qu'ils n'éclairent les causes et les solutions de la crise. En réalité, c'est d'un certain libéralisme que la crise est née et a prospéré. Un libéralisme orthodoxe et prétentieux, faisant une confiance aveugle au marché sans se rendre compte que les conditions de sa pleine efficacité n étaient pas réunies. Un libéralisme qui n'était plus « le prolongement direct d'un humanisme, non plus l'appendice ou le corollaire d'une conception atomistique de l'homme et du monde » (1) Il y a pourtant longtemps que les spécialistes de l'information incomplète et de l'incertitude ont incorporé dans leurs modèles le cortège d'ajustements, de déséquilibres et de cycles qui naît des imperfections du marché et de la concurrence. Certes, jamais depuis 1930 on avait assisté à une telle dématérialisation de l'économie, à ce que Von Wieser aurait appelé « un processus d'anémie croissante » de la monnaie et du crédit. La globalisation brutale de l'économie, le paradoxe de dirigeants créant des géants financiers planétaires qu'ils ne peuvent plus ensuite contrôler, leur apparente certitude que le système ne cessera jamais de croître et de prospérer et, qu'en conséquence, l'application de règles prudentielles peut toujours être repoussée à plus tard, voilà quelques unes des raisons d'un déraillement programmé. Ce n'est pas pour autant que nous devons condamner la liberté avec le libéralisme. Simplement, cette crise doit marquer, dans les esprits et les comportements, la victoire de Schumpeter sur Hayek, celle d' « un libéralisme de la création » donnant à l'entrepreneur le rôle moteur dans l'évolution sur « un libéralisme de la réaction » consacrant l'impérialisme d'un marché omnipotent où les acteurs sont banalisés avant d'être effacés. (2) Car l'entrepreneur, c'est le cœur d'une économie réelle et non plus virtuelle, celui qui innove, qui recherche, qui assume les risques qu'il prend et qui aspire, derrière lui, de simples chefs d'entreprise qui, flairant le bon coup, vont progressivement l'imiter. Le libéralisme que propose Schumpeter n'est pas un long fleuve tranquille, un monde idyllique, où un état stable, régulier, harmonieux est toujours garanti par le marché. Ce n'est pas celui de sociétés anonymes, trop anonymes, qui selon lui « dévitalisent la notion de propriété », de titres abstraits qui n'imposent pas d' « allégeance morale comme peut le faire la propriété réelle ». L'univers de Schumpeter est un univers de rupture. Mais, au lieu de les redouter, on les juge nécessaires ; au lieu de rechercher sans cesse le temps perdu, on se mobilise pour faire en sorte que la destruction devienne créatrice. Dans le libéralisme orthodoxe, celui de Smith, Walras ou Hayek, une main invisible était censée planifier le monde économique pour le plus grand bien de chacun. Malheureusement, il oubliait que même si cette main était celle de Dieu, le monde, l'information et les hommes ne sont pas purs et parfaits, que la morale ne les guide pas toujours et que des règles s'imposent si l'on ne veut pas que la liberté tourne à la licence. Dans le libéralisme de Schumpeter, celui de la créativité, les hommes reprennent le pouvoir, la responsabilité est sanctionnée par la récompense ou la disparition, le mérite de chacun est mesurée à l'aune de ses résultats non de son statut, le marché redevient un instrument nécessaire mais sous contrôle, non un maître absolu, anonyme et virtuel. Le libéralisme de Schumpeter n'ignore pas les crises ; parfois même ils les espèrent. Mais c'est un libéralisme réaliste qui avance les yeux ouverts, un véritable humanisme. Pour lui, la crise résulte d'ailleurs largement des mauvaises anticipations de ceux qui ne créent pas, qui n'innovent pas, mais qui se bornent seulement à tenter de profiter d'un système que les véritables entrepreneurs ont mis en mouvement. Et, comme tous les chefs d'entreprise ne se nomment pas Bill Gates, la crise de l'économie virtuelle n'en finit pas de guetter. « Bien des gens », nous dit Schumpeter, « agiront en se basant sur l'hypothèse que les changement qu'ils observent dureront indéfiniment et se lanceront dans des transactions qui entraineront des pertes aussi longtemps que les faits ne vérifieront pas leur prévision. Tout ceci n'entrainera pas nécessairement une panique ou une crise, mais créera les conditions favorables d'une crise. Si elle se produit, une autre situation se crée et des ajustements additionnels s'avèrent nécessaires. Mais si la crise ne se produit pas, nous apercevons aisément les deux effets qui définissent la spirale vicieuse. D'un côté, une baisse des valeurs qui obligent à la liquidation et entraine mécaniquement une autre baisse des valeurs. Les prix tombent parce qu'ils sont tombés (A. Marshall). D'un autre côté, non seulement les observateurs mais aussi les personnages du drame comprennent combien il est nécessaire de liquider et pousse cette fureur de liquidation jusqu'à l'hystérie ». (3) Et, quand la crise est là, Schumpeter ne se convertit pas pour autant au socialisme. Simplement, pragmatique, il admet la nécessité de s'appuyer sur l'Etat, envisageant même la création d'un impôt sur la fortune, une stimulation des investissements et des nationalisations partielles. Mais, à la différence de Keynes, il considère qu'il ne s'agit que d'une phase transitoire, car, pour lui, c'est l'économie libérale qui doit assurer le succès du redémarrage, tout éloignement durable de l'économie de marché risquant de scléroser l'innovation. * * * * Quand on sait que la théorie de l'évolution économique a été écrite en 1912, on ne peut que rester admiratif devant l'actualité de l'analyse. Décidément, la crise que nous traversons marque la revanche de Schumpeter ; celle d'un libéral lucide pour qui les acteurs économiques ne sont pas de simples pions anonymes, le marché un monde mécanique sans règle et sans morale, la croissance un phénomène tombé du ciel.
Jean-Pierre Giran 1- D. Villey et C. Neme : Petite histoire des grandes doctrines économiques – Editions M.Thérèse Genin 1977
2- J.P Giran : Pour une économie de la recherche – Editions Economica 1982 3- J. Schumpeter : Business Cycles : a Theoretical, Historical, and Statistical Analyses of the Capitalist Process (New York 1939)


|